SOREL (G.)


SOREL (G.)
SOREL (G.)

Sorel apparaît comme un homme libre et méconnu. Ce fils d’un bourgeois, commerçant malheureux, et d’une mère très pieuse est un philosophe révolutionnaire, fidèle au socialisme prolétarien découvert à l’âge mûr. Cet affamé de lectures a perçu très intensément la décadence de la société et la ruine des valeurs; son œuvre nombreuse n’a d’autre but que d’y faire face avec un courage toujours repris. À la racine de sa pensée déconcertante, on trouve d’abord un technicien, féru de mathématiques, ayant pris conscience de l’importance de l’industrie, de la bourgeoisie qui l’a promue et de l’activité humaine qui la sous-tend, puis un moraliste puisant ses leçons dans un pessimisme au cœur duquel jaillit le désir d’une rénovation de l’homme. Tout ce que Sorel a rejeté s’inspire d’un tel dessein. Au premier regard, ses attitudes politiques successives semblent contradictoires. On a voulu tirer son héritage dans des sens opposés. Il manqua souvent de rigueur théorique, et l’aspect mystique de son message lui a valu les sarcasmes, les sollicitations ou l’oubli. Il a cependant le mérite de n’appartenir à personne.

Un technicien philosophe

Né à Cherbourg, Georges Sorel, cousin de l’historien Albert Sorel (1842-1906), a été élève à l’École polytechnique, puis longtemps ingénieur des Ponts et Chaussées, principalement en Algérie et à Perpignan. En 1892, il démissionne et s’installe à Boulogne-sur-Seine où il mène jusqu’à sa mort une existence modeste, mais très engagée dans les problèmes de son temps.

Son union avec Marie David, issue d’une famille pauvre de paysans catholiques, a pour lui une grande importance. Sa famille n’ayant pas consenti à cette mésalliance, il ne se maria jamais, mais il dédie ses Réflexions «à la mémoire de la compagne de ma jeunesse [...] ce livre tout inspiré de son esprit». Elle mourut prématurément en 1897.

Au moment de sa démission, Sorel a déjà publié, outre de nombreux articles, deux ouvrages: Contribution à l’étude profane de la Bible (1889) et Le Procès de Socrate (1889). Lecteur de Marx, de Proudhon, de Nietzsche, il suit les cours de Bergson au Collège de France. Sa pensée, quelque peu touffue et où perce son autodidactisme, «brasse» tous ces apports plus qu’elle n’en tire une harmonieuse synthèse. Les événements aussi le guident et lui donnent à réfléchir, notamment la naissance du syndicalisme révolutionnaire, ainsi que le succès ambigu remporté par les socialistes parlementaires et qui accompagne la révision du procès de Dreyfus. Une série d’écrits marque cette évolution.

Le penseur du prolétariat

Le syndicalisme révolutionnaire

Sorel emprunte à Fernand Pelloutier la théorie du «syndicalisme révolutionnaire». Ce bourgeois consacre son énergie à donner un esprit nouveau aux Bourses du travail, afin que cette organisation soit intégralement l’œuvre de la classe ouvrière et vouée à l’éducation de celle-ci; le caractère corporatif des bourses du travail se veut paradoxalement d’esprit révolutionnaire, en ceci précisément qu’un refus d’agir sur le plan politique est la négation même de l’État. Les syndicats qui y œuvrent n’aspirent pas à former un syndicalisme de masse. Pelloutier lance le mot d’ordre de la « grève générale» qu’il fait adopter au Congrès des Bourses du travail de 1892 et à travers lequel s’exalte toute l’ardeur révolutionnaire du mouvement ouvrier.

À la suite de ces faits et s’inspirant fortement de Pelloutier, Sorel élabore sa propre pensée, ce qui nous vaut en 1898 L’Avenir socialiste des syndicats (texte repris dans Matériaux pour une théorie du prolétariat , 1919), mais surtout les Réflexions , tant il est impossible de marquer des frontières abruptes dans une pensée mouvante. Se font sentir les influences plus lointaines de Proudhon et de l’anarchisme, mais aussi celle de Marx, notamment à propos de la notion de classe. Sorel est trop pluraliste pour accepter que la société soit divisée en deux blocs antagonistes et deux seulement, car le critère économique ne suffit pas à définir une classe; le critère psychologique ou celui de la conscience a une plus grande importance; Sorel suit Marx qui établit une différence essentielle entre une classe en soi et une classe pour soi. Néanmoins, cette conception dichotomique a une portée morale, éducative. Elle fait ressortir le niveau où se situe la lutte de classes qui n’est pas n’importe quel combat des pauvres contre les riches, mais un combat total, absolu, incessant. À cet égard, le prolétariat en lutte doit assumer l’héritage de la bourgeoisie et de son esprit industriel. Il ne peut y avoir de terme à la lutte de classes parce qu’en elle, chaque fois, l’énergie humaine l’emporte sur la décadence. Pour toutes ces raisons, plus encore que Pelloutier, Sorel pense que les syndicats ont plus d’importance que les partis politiques; il leur confère un rôle primordial.

Les «Réflexions sur la violence »

Sorel devient le chef de ce qu’on a appelé la Nouvelle École, qui se proclame marxiste, syndicaliste et révolutionnaire. Les Réflexions sur la violence , suite d’articles parus en 1906 dans Le Mouvement socialiste et publiés en volume en 1908, en sont une sorte de manifeste. La pensée sorélienne s’y définit sous une double face, négative et positive, mais, sur ce point, moins que sur tout autre, on ne peut dissocier l’élaboration réflexive de la trame du vécu.

Le rejet de la démocratie

Au début des années quatre-vingt-dix, Sorel est partisan du socialisme démocratique et parlementaire. Il est aussi très rapidement favorable à Dreyfus, aux côtés de Jean Jaurès. Mais le dreyfusisme va symboliser tout ce qu’il repousse et il se dresse contre le jauressisme ou l’idée qu’il s’en fait, comme symbolisant les aberrations de son temps. Il se trouve aux côtés de Péguy pour s’élever contre le fait que «la mystique ait dégénéré en politique».

Ce que Sorel refuse dans la démocratie parlementaire aux prétentions socialistes, c’est sa médiocrité et sa prétention, parce qu’elle se limite elle-même dans son économisme et qu’elle est incapable d’exprimer le tout de l’homme et surtout de le promouvoir. Il invective contre la civilisation matérielle misant tout sur le progrès économique ou sur l’illusion de paradis à son horizon. Pareil mirage nie le dépassement de l’homme, nie le travail comme élan. L’économisme va de pair avec la démocratie qui est «l’expression privilégiée de l’entropie moderne» (Claude Polin); entropie , c’est-à-dire chute de l’énergie humaine. Ainsi apparaît le pessimisme de Sorel, joint à son exigence morale, et on a pu croire un instant que cet antidémocrate de gauche était allié de L’Action française. À la démocratie il reproche son optimisme trop court, statique en quelque sorte, s’appuyant sur la nature humaine préjugée bonne, dépourvue d’un processus historique de transformation; elle manifeste notamment sa perversion par les élections et par les «ruses d’Apache» de sa tactique politicienne. De soi, la démocratie est oppressive et la dictature du prolétariat n’est qu’un leurre.

La violence prolétarienne

Sorel se fait l’apologiste de la violence. La «violence» est distincte de la force qui va de pair avec l’autorité et toutes les formes d’oppression. Elle accompagne la révolte et toutes les deux sont énergie humaine en acte. Lecteur assidu de Nietzsche, même s’il l’a mal assimilé, il confesse ainsi sa source, car la «violence» sorélienne ressemble fort à la « volonté de puissance» nietzschéenne. Elle est en effet la volonté dont le prolétariat a l’apanage; elle se manifeste dans cet «acte de guerre» (Sorel) qu’est la grève générale, mais qui ne se montre que pour ne pas servir; comme la grève encore, elle est un mythe. Dans le creuset du syndicalisme révolutionnaire, les volontés prolétaires s’unissent. Selon cette perspective, on peut dire que Sorel est «le plus logique des penseurs du prolétariat». De surcroît, mais c’est tout un, non seulement elle se révèle avant tout dans l’action syndicale, mais, plus fondamentalement, elle est, dans son être même, puissance de création, acte créateur venant de l’homme et construisant l’homme et l’humanité, cela toujours par l’intermédiaire du prolétariat agissant de façon libertaire, sans la tutelle d’un quelconque pouvoir ou d’un quelconque État. En ce sens, la violence est d’elle-même essentiellement an-archique. Elle est donc un acte hautement moral. Plus, elle est la morale elle-même, c’est-à-dire l’«énergie luttant contre l’entropie», que celle-ci se manifeste dans un pouvoir autoritaire, dans le libéralisme ou dans le faux socialisme démocrate ou encore totalitaire. Il y a donc, au fond des choses, une identité entre la violence et le travail, car le travail aussi est une lutte, une création. Le travail et ce qu’il entraîne de désintéressement impliquent la plus haute morale. La violence est une morale de producteurs, mais de producteurs d’humanité, et la créativité n’est rien d’autre que la productivité prolétarienne (voir la présentation de C. Polin aux Réflexions , 1972).

La grève générale comme mythe

Selon Sorel, la «grève générale», acte suprême de la violence, n’est pas une utopie ou construction idéale imaginaire, ni une prédiction plus ou moins approchée de l’avenir. Ce n’est pas la «grève générale prolétarienne» se mettant au service du socialisme démocrate ou de type bolchevique. La grève générale tout court est un mythe , c’est-à-dire un ensemble lié d’idées, d’images capables d’évoquer «en bloc et par la seule intuition, avant toute analyse réfléchie», les sentiments qui s’ordonnent à un projet donné. Ce qui compte, c’est le mythe pris comme un tout et fournissant une «connaissance totale» de type pratique. L’influence de la philosophie anti-intellectualiste de Bergson se fait ici sentir.

Évolution et filiation ambivalentes

L’accueil fait aux Réflexions a été ambigu. Elles ne pouvaient qu’attirer la commisération des «socialistes» qui les ressentaient comme une rêverie, d’autant que, curieusement, ces positions semblaient rejoindre, au moins en surface, l’antidémocratisme de droite des maurrassiens. L’Action française a fait un succès au livre de Sorel; le sorélien Georges Valois s’y était rallié dès 1906 pour la quitter ensuite. Durant la troisième étape de sa vie, Sorel, déçu par les militants du prolétariat, rêve que la bourgeoisie va répudier sa longue «lâcheté» et retrouver l’ardeur des «capitaines d’industrie», autrement dit l’énergie humaine essentielle. La guerre de 1914-1918, menée par les démocrates, lui répugne. La révolution russe installe la dictature du prolétariat. L’ancien socialiste Benito Mussolini accède au pouvoir en Italie. Lorsque Sorel meurt, la situation est mûre pour une découverte rétrospective de son œuvre.

G. Pirou a déclaré incontestable la «filiation directe» de Sorel à Mussolini, mais rien n’est moins sûr; il vaudrait mieux parler d’affinités. On a pu le croire fasciste parce qu’il emploie le langage de l’énergie, mais il se situe en réalité aux antipodes du fascisme puisqu’il entend détruire l’État, ce en quoi on trouve plutôt en lui un anarchiste disciple de Proudhon. Comme celui-ci, il voulait promouvoir une organisation spontanée des travailleurs; d’une certaine façon, il «préfigure les apôtres de l’autogestion» (Polin). Comment un tel dessein rendait-il compatibles la liberté individuelle et la coopération? La réponse relève de la foi ou du défi soréliens.

La filiation avec Lénine, souvent proclamée, est plus discutable encore. Certes, Sorel a salué en lui «le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx» (Pour Lénine , appendice à la 4e édition des Réflexions , 1919), mais celui-ci avait déjà caractérisé Sorel comme un «esprit brouillon bien connu» (Matérialisme et empiriocriticisme , 1909). En fait, la distance que Sorel prend à l’égard du marxisme est grande. Son œuvre contient une exaltation du travail, mais, à ses yeux, l’essentiel n’est pas le travail pour lui-même ni même la production, c’est plutôt l’effort, et la seule révolution dont la violence est porteuse est celle des esprits et des cœurs.

Le principal paradoxe de l’œuvre sorélienne réside peut-être en ceci que son anarchisme proudhonien et sa violence nietzschéenne se veuillent la plus haute fidélité à Marx en insufflant une épique à la théorie et à la pratique marxistes. Que Sorel ait été incompris, dès lors, n’étonne plus.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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